J'étais obligé de constater aussi que jusqu'ici j'avais eu sur ces questions des idées qui n'étaient pas justes . J'ai cru longtemps - et je ne sais pas pourquoi - que pour aller à la guillotine , il fallait monter sur un échafaud , gravir des marches . Je crois que c'était çà cause de la Révolution de 1789 , je veux dire à cause de tout ce qu'on m'avait appris ou fait voir sur ces questions . Mais un matin , je me suis souvenu d'une photographie publiée par les journaux à l'occasion d'un exécution retentissante . En réalité , la machine était posée à même le sol , le plus simplement du monde . Elle était beaucoup plus étroite que je ne le pensais . C'était assez drôle que je ne m'en fusse pas avisé plus tôt . Cette machine sur le cliché m'avait frappé par son aspect d'ouvrage de précision , fini et étincelant . On se fait toujours des idées exagérées de ce qu'on ne connaît pas . Je devais constater au contraire que tout était simple : la machine est au même niveau que l'homme qui marche vers elle . Il la rejoint comme on marche à la rencontre d'une personne . Cela aussi était ennuyeux . La montée vers l'échafaud , l'ascension en plein ciel , l'imagination pouvait s'y raccrocher . Tandis que , là encore , la mécanique écrasait tout : on était tué discrètement , avec un peu de honte et beaucoup de précision .
( L'étranger d'Albert Camus )